Après plusieurs semaines d’hésitation, nous avons fini par succomber à l’attrait de partir sur la Basse-Côte-Nord à partir du cargo-passagers ravitailleur NM Bella Desgagnés opéré par la compagnie Relais Nordik.
Pourquoi tant d’hésitation ? La réponse tient en un mot : dispendieux ! Le navire mixte offre en effet des séjours-croisière depuis Rimouski à Blanc-Sablon, à la semaine (aller-retour) ou en aller-simple. Temps prévisionnel : 3 jours pour Sept-Îles à Blanc-Sablon, dernier village au bout du Québec, le seul de la Basse-Côte-Nord à être relié par voie routière… non pas au reste du Québec mais par la route dite Expedition 51 via le Labrador (Trans-Labrador Highway).
Dès le début, les contraintes sont claires : les passagers ne sont pas la mission prioritaire. En fonction des conditions météo, des villages peuvent ne pas être desservis. Et bien sûr, l’horaire n’est aucunement garanti -encore moins en cette saison.
Quant au transport de la voiture, il est possible, mais pas comme sur un traversier classique : l’auto doit être mise dans un container.

Les avantages de partir en avril ? Le tarif un peu plus accessible, la chance de voir des glaces, et surtout le nombre de croisiéristes à bord : nous serons 21, pour une capacité de 63 cabines (dont certaines quadruples). À partir de la fin-mai et jusqu’à début octobre, le navire affiche complet et peut seulement prendre des passagers sans cabine.
Mardi 11 avril
Avec un retard de 11h sur sa traversée précédente -la première de la saison- en raison des vents forts, pour seulement 11h de marge à Rimouski, le NM Bella Desgagnés quitte son port d’attache à 3h00 du matin au lieu de 22h. Répercussions et retard à prévoir pour nous aussi ! Aucune information ne nous est donnée, on nous demande simplement de suivre l’avancé du navire via un lien web.

Sept-Îles
17h15 : nous nous présentons au quai Pointe-aux-Basques au port de Sept-Îles. L’arrivée du « Bella » est désormais prévue pour 18h30.
L’attente se fait à l’extérieur du port, et le temps est un peu long avant que nous soyons pris en charge pour la voiture. Bien qu’on nous demande à la réservation d’arriver un peu avant le navire, on nous dit sur place qu’il faut attendre qu’il soit à quai et qu’il ait été déchargé avant d’avoir l’autorisation d’approcher. Soit. Coté météo, après une journée ensoleillée, la pluie arrive d’un coup. Un bon signe quand même : pas de vent.
Vient la prise en charge : un signal du proposé à la guitoune, on s’avance. Dès lors, tout s’enchaîne assez vite : inspection du véhicule, signature de prise en charge, descendez, laissez-moi les clés et allez voir ma collègue sur la passerelle. À la réception, on nous informe sur la cabine, puis d’un supplément véhicule « dépassement de 20kg » pour 27 $ (ben voyons, c’était pas déjà assez cher). Il est 19h00, nous sommes à bord.
Mauvaise surprise : la salle de restaurant et la cafétéria ferment à 18h00, sauf qu’on n’a évidemment pas mangé. Heureusement, à peine demandé, l’équipage se plie en 4 pour nous préparer deux plats sur mesure.
Il fait nuit, il pleut, mais nous partons sur le pont extérieur voir la fin du chargement. Les containers s’empilent les uns sur les autres sous la dextérité du grutier.

Départ de nuit (et sous la pluie) à 20h56 -horaire initialement prévu 13h30.
Mercredi 12 avril
L’arrivée à Port Menier, sur l’île d’Anticosti, est prévue pour 3h45 du matin. Entre la nuit noire, la pluie battante, et l’escale raccourcie à une petite heure, nous choisissons de ne pas programmer de réveil : tant pis, on profitera mieux de la suite. De toute façon, pas le temps de faire le tour en 1h de cette île plus grande que la Province de l’Île-du-Prince-Édouard.

Havre Saint-Pierre
C’est donc à Havre Saint-Pierre (3 451 habitants) que nous descendons une première fois du navire, après que celui-ci se soit frayé un chemin à travers l’Archipel de Mingan. On contemple les îles depuis l’extérieur du pont 8.

Nous stationnons derrière un cargo qui attend, soutes grandes ouvertes, pour se charger de minerai. Des wagons pleins arrivent par voie ferrée.


Débarquement à 9h35, départ du Bella prévu 55 minutes plus tard. Le temps de pousser jusqu’à la paroisse St-Pierre, puis surtout de se promener le long de la Promenade des Anciens qui longe le club nautique avant de mener à la plage.

Bien que Havre Saint-Pierre soit relié par la route 138 depuis 1976, on commence doucement à sentir l’éloignement. Laissant traîner nos oreilles, nous entendons un habitant raconter une blague locale à l’un de nos co-croisièriste : « Que faites-vous l’été ici ? », demande un touriste. « Ce jour là on se baigne » !

Retour à bord, on regarde le navire s’éloigner à nouveau du rivage à travers les quelques îles et îlots de l’archipel, au rythme des côtes escarpées, des forêts d’épinettes, et d’un petit phare.

1 heure plus tard, il est déjà temps de dîner ! C’est véritablement le gros point noir de cette mini-croisière : le déjeuner est de 7h30 à 8h00, le dîner de 11h30 à 12h00, et le souper de 17h00 à 18h00. Pas très flexible.


On nous annonce quand même que, l’escale à Natashquan étant prévue pour 17h30, pour pouvoir en profiter le souper est exceptionnellement avancé à… 16h45 ! Aïe !
Natashquan – Kegaska – La Romaine
Surprise ! Alors que le navire prend de l’avance sur l’horaire et que 16h45 est annoncé pour le débarquement à Natashquan, il fait demi-tour 10 minutes avant d’accoster. La communication n’étant pas leur fort, le motif est glané par hasard : « vent fort ». Étonnant alors qu’il souffle à peine. On n’en saura davantage 2 heures plus tard : le chenal menant au port de Natashquan nécessite une précision si extrême dans son approche qu’elle est rendue trop dangereuse au moindre souffle de vent. Nous n’avons plus qu’à observer de loin la plage et la dune de sable qui forment l’anse dans laquelle se jette la rivière Natashquan.
Petite déception sur le coup, mais deux avantages : l’arrivée à Kegaska (127 habitants) est avancée à 19h00, à la tombée du jour, et nous aurons le temps de profiter de l’assiette du pêcheur qui fait le repas du soir 😉 .


À l’heure dite, c’est sous un ciel rougeoyant que nous débarquons. On nous autorise 1h15 de sortie. Nous sommes les seuls à nous diriger tout d’abord (avant la nuit totale) vers l’épave du Brion, du nom d’un bateau échoué à quelques 900 m du port. On s’autorise à trottiner un brin, engageant ainsi une course contre le soleil lui-même ! On a gagné, mais il est arrivé pas loin derrière 😉


L’autre l’attraction principale de Kegaska (85 habitants) c’est le bout de la route ! C’est en effet ici que s’arrête -pour le moment et depuis 2013- la route 138 : au-delà de ce point, seul le cargo-passagers NM Bella Desgagnés (avril à janvier), des motoneiges (quand les rivières sont gelées) ou de petits avions permettent de rejoindre et d’approvisionner les habitants. Lors de notre retour à bord, où nous assistons durant 20 minutes à la fin des opérations, on constate d’ailleurs un grand nombre de containers dont dépassent des pick-up.

23h20 : La Romaine / Unamen Shipu
Difficile de voir beaucoup de ce village de 1 200 habitants peuplé majoritairement de membres de la communauté autochtone Innus : la nuit est tombée, et le village lui-même se trouve à 2 km du port. Le quai est si étroit qu’il n’est pas autorisé de monter ou descendre quand bon nous semble : uniquement avant et après le débarquement des containers. Nous restons à bord regarder le début des manœuvres avant de nous mettre au lit.
Le départ est prévu pour 1h00 du matin : le navire a ainsi récupéré (à notre détriment) son retard de la semaine passée.

Jeudi 13 avril
Réveil pas trop tard pour assister à l’approche de la première étape du jour ! Le Bella se fraye un passage à travers un dédale de petites îles.



Harrington Harbour
7h45, arrivée dans le petit village d’Harrington Harbour (255 habitants) installé sur une île. Ici, nombre d’habitants sont descendants de colons de Terre-Neuve, et ça s’entend : la langue dans les rues est bien l’anglais et non le français.




On vit toujours majoritairement de la pêche au village, qui ne connu un développement que dans les années 1960, avec l’arrivée du téléphone, de l’électricité, et surtout du « trottoir en bois » qui tient lieu de route : c’est ainsi en quad et non en auto qu’on circule en ces lieux.











Le village est connu des québecois pour être le lieu de tournage du film La Grande Séduction (2003). Jamais entendu parler avant, mais on essayera de le voir à l’occasion 😉





Tête-à-la-Baleine
Le Bella vogue toujours plus à l’est, et nous observons les centaines d’îlots qui décorent les flots (environ 600, après vérification !), certains recouverts d’une fine couche de neige.


Arrivée à Tête-à-la-Baleine (129 habitants), ou plutôt à proximité puisque le quai est situé à 10 km du village. Cela rend impossible l’accès à celui-ci sur les 1h05 qui nous sont allouées, mais n’est pas gênant pour autant : les environs sont véritablement fabuleux !

Quelques pas suffisent pour le constater. Sur la plage d’abord, où deux épaves de bateaux en bois ont été installées, décorant une petite aire qui semble servir de pique-nique en des jours plus chauds. Plus loin ensuite, là où la route offre un point de vue sur la presque-île voisine.


À proximité immédiate du quai enfin, avec un très court sentier qui part vers une colline, offrant la vue sur le navire en train de décharger. Les paysages ressemblent à la toundra, envoûtant au possible.


La Tabatière
Bien que nous soyons moins sous le charme que pour les deux escales précédentes, le village de Gros-Mécatina (466 habitants), dont fait partie La Tabatière avec Mutton Bay, est installé dans un cadre qui reste exceptionnel.

L’architecture est cependant inexistante, on construit fonctionnel et tant pis si c’est moche : pour preuve les nombreuses maisons dont on voit directement l’isolant des murs, à nu, pour toute façade.

Cependant, les petites montagnes enneigées en arrière et les quelques baies où nous avons le temps d’accéder font penser que, dans la vie en retrait des grands centres urbains, on n’a peut-être pas les belles bâtisses, mais on a la nature !

Autre particularité : les panneau « Stop » au lieu de « Arrêt ». On n’est pas ici dans un village francophone. D’ailleurs, le nom La Tabatière peut prêter à confusion : il s’agit d’un dérivé du mot Innus tabaquen, qui signifie « sorcier ». Il semble en effet que les Innus qui commerçaient avec les premiers colons français consultaient un sorcier avant toute expédition.

Pour la première fois, la durée de l’escale est suffisante pour profiter sans courir. À bord, toujours autant d’îlots de part et d’autres. La lumière matinale a laissé place à la lumière de fin d’après-midi, le soleil laisse place à un temps plus couvert… C’est parfait, nous aurons profité des différentes ambiances du golfe (sauf la tempête, mais on s’en passera bien !).
Saint-Augustin
Brève descente à la cabine au pont 3 avant l’arrivée à Saint-Augustin. D’un coup, on entend comme un bruit, un frottement… Un coup d’œil par le hublot : au niveau du pont inférieur, les fines plaques de glace frottent contre la coque.

C’est l’arrivée dans le chenal qui mène au port de Saint-Augustin et Pakua Shipi (respectivement 775 et 306 habitants). Le navire circule prudemment entre l’Île de la Conserverie et La Grosse Île. La glace a été brisée au milieu du chenal : probablement le passage de la semaine passée, aidé par les brises-glace de la garde-côte.
C’est la nuit. La glace gêne l’accostage. Le bateau va au ralenti, repart en arrière puis y retourne pour éloigner les plaques restantes. Il est 20h00, soit 1h d’avance sur l’horaire, quand la passerelle est mise en place.

Une fine pluie s’en mêle. Nous descendons quelques instants voir les environs : peu de choses à vrai dire, on ne distingue rien d’autre que ce que les lumières du quai veulent bien éclairer, c’est-à-dire les glaces et le début de la route. Le village de saint-Augustin en lui-même est situé 13 km plus loin, sur la rive opposée de la rivière Saint-Augustine.

Jeudi 14 avril
Arrivée à Blanc-Sablon
L’arrivée à Blanc-Sablon est annoncée pour 6h30, en retard sur l’horaire de 5h45 du à la présence de glace : pas question de risquer une éventuelle avance, le soleil se lève à 5h, ce sera réveil à 5h15.
Le temps de s’habiller, Amandine regarde par le hublot : il lui semble bien qu’on n’avance plus. La visibilité par le petit hublot embrumé par les gouttes d’eau salée étant ce qu’elle est, rien n’est sur… mais ce sera bien vite confirmé en montant aux ponts supérieurs. Et pour cause : en direction de Blanc-Sablon, une couche de glace relativement épaisse nous barre la route. Il s’avère que le navire est à l’arrêt depuis 3h30 du matin.


Nous, on en rigole : ça prolongera notre croisière, et on aura le temps de profiter du petit-déjeuner sans stress.


En réalité, nous attendons un Navire brise-glace de la Garde-Côte Canadienne. Celui-ci étant à l’heure dite en train d’escorter le traversier reliant Blanc-Sablon à Terre-Neuve, il est annoncé autour de 9h. Le temps de trajet restant est estimé entre 1h à 2h selon l’épaisseur de la glace. C’est parfait ! 😀 Peut-être même aurons-nous l’occasion de manger à midi (d’autant que nous avons un repas du midi inclus au forfait puisque prévu le mardi)


9h00 : le spectacle commence. Le brise-glace NGCC Henry Larsen est en vue et approche de face, avant de nous contourner puis de se placer en avant. Les glaces s’écartent, parfois se rejoignent en surface, mais nous passons. De temps en temps, un bruit sourd et une très légère secousse se font sentir. De part et d’autre, des plaques de glace recouvertes de neige, et dans cette neige des traces de pattes d’oiseaux ou d’assises de phoques. Car c’est là le clou du spectacle : plusieurs centaines de phoques tantôt se prélassent, tantôt se promènent sur la glace. Beaucoup ne sont que de gros points noirs au loin, mais d’autres sont véritablement tout proches. Les pauvres, ceux-là doivent bouger et plonger ailleurs…


Il est presque 10h45 quand nous arrivons à quai. Temps limite pour la descente : 12h30. Parfait donc pour observer le début du déchargement avant de manger une dernière fois à bord. L’équipage nous souhaite une belle excursion à Terre-Neuve et les autres croisiéristes nous saluent, eux repartent dans la direction opposée pour profiter 2 jours de plus.

Descendus, nous constatons que la voiture est elle toujours à bord. Super service puisqu’elle sera sortie immédiatement après qu’on nous ait demandé ce que nous cherchions 🙂 . L’occasion de la voir se promener dans les airs et atterrir devant nous. Sortie du container, rapide inspection pour s’assurer qu’elle n’a subit aucun dommage, et elle est à nous. C’est parti pour 4 jours de retraite au point le plus à l’est du Québec : Blanc-Sablon et alentours, nous voici !


Quelle aventure extraordinaire ! C’est magique ! On a envie d’y être avec vous ! Merci pour toutes ces belles photos, et pour le récit.
Olivier si c’est bien toi qui écrit ta plume est incroyable ! Je me sens comme dans un bouquin en lisant alors que non, c’est VOTRE histoire !!!
Quelle expérience en tout cas !!!
De gros bisous à tous les deux,
Vous me manquez,
Envie de vous faire des câlinous !!
Bisous 😗
Eh bien c’est assez fabuleux comme traversée !!!
Magnifique aventure de la traversée. On en prend plein les yeux…..